Aujourd’hui, honneur à la plus belle collection
d’égyptologie mondiale, celle du Musée du Caire, avec une ?uvre majeure mais
d’une période qui fut souvent « négligée » par la littérature
égyptologique : « Le Sphinx d’Amenemhat III » (JE 15210 – CG
394).

Voici
pour la « fiche technique » :
Matériaux : granodiorite
Datation : Moyen Empire, XIIème Dynastie,
règne d’Amenemhat III.
Lieu de conservation : Musée national du
Caire
Dimensions
: H = 150 cm ; L = 236 cm ; l = 75 cm.
Origine / mode d’acquisition : Tanis (San
El-Hagar), découvert par Auguste Mariette en 1860.
La statue
représente un sphinx couché : une image composite, propre à l’art égyptien,
traditionnellement constituée d’un corps de lion et d’une tête humaine. Ce type
est strictement royal. Ici, la représentation est spécifique car il serait plus
juste de parler d’une statue de lion à masque humain. En effet, une abondante
crinière stylisée encadre le visage dont les traits sont accentués.
L’?uvre porte de nombreuses inscriptions notamment
les cartouches gravées sur le corps de l’animal donnant les noms de
différents rois : Apopi (Apophis) (XVIIème Dynastie, roi
Hyksos) sur l’épaule droite, Ramsès II (sur le pourtour du socle), Merenptah
(XIXème Dynastie, successeur de Ramsès II, sur les deux épaules),
Psousennès Ier (XXIème Dynastie, sur le poitrail et entre
les pattes).
La
civilisation égyptienne a produit un art animalier naturaliste où la
musculature est traitée de façon précise et vive, où un relief saillant rend
les nerfs.
L’art
animalier est une tradition ancienne. Voyez par exemple les vases et palettes à
fard zoomorphes produits durant le prédynastique ou la palette au taureau (Louvre).
Quant au sphinx, c’est un thème courant dans
l’iconographie égyptienne dès l’Ancien Empire. On pense immédiatement au Grand Sphinx de Giza qui serait une
représentation de Chéops (1) mais aussi au Sphinx
A 23 du Louvre attribué dernièrement à Snéfrou (2).
Par cette « image vivante » (« Chepes-ankh » qui a donné sphinx), le roi s’approprie la force, la
puissance et l’agressivité du lion. C’est l’image de la puissance royale, du
souverain impitoyable envers les ennemis mais protecteur des bons.
Ce type de
statue était placé devant les bâtiments officiels (comme le parvis des temples)
pour en garder l’entrée.
Le genre peut
connaître quelques variations iconographiques. Il est le plus
traditionnellement coiffé du némès mais il peut gardait la crinière du lion (comme ici)
ou porter d’autres couronnes.
* Aménophis III
en sphinx, granite rose,
Saint-Pétersbourg : coiffé du némès surmonté du pschent (3)
Le sphinx est généralement masculin mais il existe
des sphinx représentant des reines (= sphinge)
* Tombe de
Kérouef (TT192), ornement de l’accoudoir du trône de la reine = sphinge
représentant la reine Tiyi, piétinant des ennemis (4).
* Relief
représentant Tiyi en sphinge, Temple de Sedeinga (5).
L’on
connaît également quelques variantes typologiques :
- Sphinx ailés
- Sphinx dotés de bras humain
à partir du Nouvel Empire.
- Sphinx sans tête humaine
(bélier) = dieu
* Plaque de cornaline (MMA NY), sphinge
ailée et couchée avec des bras présentant le nom de couronnement d’Aménophis
III (6).
* Sphinx d’Aménophis III, faïence (MMA NY), les
pattes avant sont remplacées par des bras, il offre des vases nou (7).
* Aménophis III en sphinx ailé,
« bleu égyptien » (Caire, CG 4208 ), coiffé d’une perruque tripartite
longue (8 ).
* Sphinx cryocéphales (à tête de bélier) formant le
dromos du temple d’Amon-Rê à Karnak. Le bélier étant une des images sacrés
d’Amon.
La
multiplication des noms de pharaons sur cet objet soulève la question de sa
datation puisque le nom du pharaon Amenemhat III n’y figure pas (ou plus).
D’abord
une petite historiographie de la question de la datation de ce sphinx.
A.
Mariette, son inventeur, l’attribut aux Hyksos, le nom le plus ancien relevé
étant celui d’Apopi. Cependant ce qu’il ne remarque pas c’est que ce nom est en
surcharge et qu’il a donc été usurpé.
W.
Golenischeff le date quant à lui de la XIIème Dynastie et plus
précisément du règne d’Amenemhat III par comparaison stylistique du traitement
du visage avec d’autres représentations bien attestées du roi (9). Von
Bissing pense plutôt à Sésostris III, également pharaon de la XIIème
Dynastie. W. Fl. Petrie le date de la Première Période Intermédiare en le comparant à un sphinx de
Pepy I. J. Capart pense qu’il est antérieur à la IVème Dynastie.
R. Engelbach propose le Moyen Empire, la XIIème Dynastie, Sésostris
III ou Amenemhat III avec une préférence pour le dernier (10). Enfin, P. Montet
(en 1942) suggère une datation de l’Ancien Empire, de la IVème Dynastie.
L’originalité
de cette pièce à longtemps provoqué les discussions. Aujourd’hui,
on s’accorde a attribué cette pièce à Amenemhat III sur des critères
stylistiques comme le fit W. Golenischef en 1893 :
* Le traitement « expressif » du visage :
modelé naturaliste de l’arcade sourcilière et de la paupière, paupières
lourdes, nez légèrement busqué, pommettes hautes et saillantes, bouche boudeuse
projetée en avant avec la lèvre supérieure retroussée, menton et front souligné
par des rides convexes et menton légèrement en avant .
* Le travail plastique des chairs du visage
Ces
deux éléments rappellent le traitement de la statuaire d’Amenemhat III comme
par exemple la Statuette d’Amenemhat III, en grauwacke
du Louvre (N 464).
En
outre, certaines découvertes postérieures montrent une production statuaire
originale sous Amenemhat III
* « Les
porteurs d’offrandes de Tanis », Caire.
* Le roi- prêtre de
Mit-Farès, Caire.
Les inscriptions, en surcharge, ne correspondent pas à la
datation qui a été établie sur de critères stylistiques. Le monument a été
usurpé dès la Deuxième Période Intermédiaire (roi Hyksos) puis la statue a été réemployée
par les pharaons successifs qui y ont inscrit leur nom jusqu’à Psousennès I qui
le fit installer à Tanis (capitale des pharaons de la XXIème Dynastie).
Trois
autres sphinx analogues (exceptées
les inscriptions) : Caire CG 393 ; CG 530 et CG 1243 à Tanis, au
Fayoum et à El-Kab ont été découverts pour le pharaon Amenemhat III.
Ainsi
qu’une dyade de sphinx identiques
(dont l’un est perdu mais les marques sur le socle sont caractéristique de la
présence d’un second sphinx) provenant de Tel Basta (Bubastis), Caire, JE
87082, les fragments venant compléter la statue du Caire.
Les
sphinx d’Amenemhat III fonctionnaient en dyade et étaient placés à l’origine
dans le temple de Bubastis afin de protéger le sanctuaire.
Nous avons ici une image traditionnelle de la
royauté mais dont le traitement demeure très original avec cette force
« expressive » caractéristique du règne d’Amenemhat III. Par
ailleurs, cette ?uvre s’inscrit bien dans la production statuaire originale de
l’époque d’Amenemhat III.
Notes :
(1) L’art au temps des pyramides, Paris, 1999.
(2) N. Cherpion, « En reconsidérant le grand
sphinx du Louvre A 23 », RdE 42,
1991, p. 25-41.
(3) Aménophis
III, le pharaon-soleil, 1999, p. 185, fig. 32 a.
(4) Id., p. 373, fig. XV. 4.
(5) Id., p. 378, fig. 123 b.
(6) Id., p. 377, n° 123 c.
(7) Id., p. 184-185, n° 32.
(8 ) Id., p. 185, fig. 32 b.
(9) RT 15, 1893, pp 131-136.
(10)
ASAE 28, 928, pp 13-16.
Bibliographie :
J. Capart, Les monuments dits Hycsos, Recherches d’art égyptien I, Bruxelles,
1914. [historique sur les questions de la datation]
L. Habachi, « The So-called Hyksos Monuments Reconsidered. A propos
of the Discovery of a Dyad of Sphinxes », SAK 6, 1978, pp 79-95.
J-L. Bovot, Manuel de l’École du Louvre, 2001, pp
170-171.
Sur la statuaire d’Amenemhat III
R. Freed, « Un autre
regard sur la sculpture d’Amenemhat III », BSFE 151, 2001, p. 11-34.
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D. Wildung, L’âge d’or de
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« Grand Château d’Amon » de Sésostris Ier à Karnak. La
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