Danorah
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Âmes insensibles s'abstenir.

Danorah - 06/11/2007 à 22:41

« C'est un vieil homme debout à l'arrière d'un bateau. Il serre dans ses bras une valise légère et un nouveau-né, plus léger encore que la valise. Le vieil homme se nomme Monsieur Linh. Il est seul à savoir qu'il s'appelle ainsi car tous ceux qui le savaient sont morts autour de lui.

Debout à la poupe du bateau, il voit s'éloigner son pays, celui de ses ancêtres et de ses morts, tandis que dans ses bras l'enfant dort. Le pays s'éloigne, devient infiniment petit, et Monsieur Linh le regarde disparaître à l'horizon, pendant des heures, malgré le vent qui souffle et le chahute comme une marionnette. Le voyage dure longtemps. Des jours et des jours. Et tout ce temps, le vieil homme le passe à l'arrière du bateau, les yeux dans le sillage blanc qui finit par s'unir au ciel, à fouiller le lointain pour y chercher encore les rivages anéantis.

Quand on veut le faire entrer dans sa cabine, il se laisse guider sans rien dire, mais on le retrouve un peu plus tard, sur le pont arrière, une main tenant le bastingage, l'autre serrant l'enfant, la petite valise de cuir bouilli posée à ses pieds.

Une sangle entoure la valise afin qu'elle ne puisse pas s'ouvrir, comme si à l'intérieur se trouvaient des biens précieux. En vérité, elle ne contient que des vêtements usagés, une photographie que la lumière du soleil a presque entièrement effacée, et un sac de toile dans lequel le vieil homme a glissé une poignée de terre. C'est là tout ce qu'il a pu emporter. Et l'enfant bien sûr. »

*****

« La voix de Monsieur Bark le tire de ses réflexions :

"Attention, chaud devant !" Il porte deux tasses qui fument et répandent dans l'air une étrange odeur, citronnée et voluptueuse. Il les pose sur la table, et s'assied. Comme il est très occupé à faire attention à ne pas renverser les boissons, et à ne pas se brûler non plus, Monsieur Bark n'a pas encore remarqué les deux paquets de cigarettes devant lui. Lorsqu'il les voit, la première chose qu'il pense, c'est que quelqu'un a fait une erreur. Il s'apprête à se retourner, puis s'arrête, car il vient de comprendre. Il regarde le vieil homme, qui sourit malicieusement. C'est la première fois depuis longtemps qu'on fait un cadeau à Monsieur Bark. Sa femme lui offrait souvent de petites choses, un stylo, une cravate, un mouchoir, un porte-monnaie. Lui aussi lui offrait de petites choses, une rose, un parfum, un foulard, en dehors des occasions traditionnelles. C'était comme un jeu entre eux.

Il prend les deux paquets de cigarettes dans sa main. Il se sent plein d'une grande émotion, à cause de ces deux simples paquets de cigarettes, d'une marque qu'il n'aime pas d'ailleurs, qu'il ne fume jamais parce qu'elles ont une odeur mentholée qu'il ne supporte pas. Mais cela n'a aucune importance. Il regarde les paquets, regarde le vieil homme en face de lui. Il aurait presque envie soudain de le serrer dans ses bras. Il ne trouve pas les mots car dans sa gorge, il s'emmêlent un peu. Il s'éclarcit la voix et dit simplement :

"Merci... merci Monsieur Tao-Laï, il ne fallait pas, ça me fait plaisir, vous savez, rudement plaisir !"

Monsieur Linh est heureux car il sent que le gros homme l'est aussi. Alors, comme il semble que dans ce pays on dise bonjour souvent, Monsieur Linh dit à Monsieur Bark de nouveau bonjour en prononçant le mot que lui a appris la jeune interprète.

"Vous avez raison, répond alors Monsieur Bark, c'est un bon jour !" Et de ses gros doigts, il enlève l'emballage de cellophane de l'un des paquets, il déchire la feuille de papier d'argent, tape sur le fond du paquet, propose une cigarette à Monsieur Linh qui refuse en souriant, sourit lui-même d'un air de dire "Toujours pas ?", en glisse une entre ses lèvres, l'allume avec son briquet éreinté, aspire la première bouffée, ferme les yeux.

Et parce que c'est le vieil homme qui lui a offert ces cigarettes, il les trouve soudain bien meilleures qu'elles ne l'étaient dans son souvenir. Oui, bien meilleures. C'est même très agréable ce parfum de menthe. Monsieur Bark a l'impression de s'alléger. Il a l'impression que ses poumons se dilatent, que l'air y entre mieux. Il s'épanouit. Il fait bon dans ce café. »

Philippe Claudel, La Petite fille de Monsieur Linh. Stock, 2005.
(Sous réserve de quelques fautes de frappe.)

 

Tout commentaire supplémentaire serait superflu.

Tags : Philippe Claudel
Catégories : Pot et scie

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nazgul666
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Je suis insensible.

Le Bouc est Comique : http://comiquebouc.free.fr
KaSuGayZ
Membre

Trop long. la flemme. Ca parle de quoi ?

a stain on the silence
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