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Après avoir exploré les années 50 et en laissant de nombreuses choses de côté, passons aux années 60 et 70 ; deux décennies pour le prix d'une, Matheson lui-même ayant tendance dans ces années-là à écrire deux nouvelles pour le prix d'une. Car de nouvelle, il retient le côté concis, très concis. Depuis 1955, mais particulièrement depuis 1960, il s'est tourné vers le scénario, la télévision et le cinéma. 1960 et 1961 sont ses années Edgar Poe (House of Usher, Pit and the Pendulum). De manière plus générale, c'est près de quatre-vingt scénarios qu'il signe pour la télévision et le cinéma entre 1960 et 1980 (inclus). Quatre scénarios par an en moyenne, cela peut paraître peu mais sa production littéraire s'en ressent. Rappelons que, de 1950 à 1960, Matheson écrit une soixantaine de nouvelles pour une dizaine de scénarios. Entre 1960 et 1962, il n'écrit rien - la norme pour beaucoup d'auteurs, un comble pour quelqu'un qui a publié autant dans les années 50.
Seize nouvelles dans les années 60 et neuf dans les années 70 [1]. Deux nouvelles excèdent vingt pages (« Ombres et silhouettes » - Come fygures, Come shadowes -, une nouvelle sur le spiritisme et « Duel » dont j'ai déjà parlé). Seize nouvelles ne dépassent pas dix pages.
Esprit, es-tu là ?
En parallèle, ses préoccupations changent. Exeunt monstres, vampires et autres extra-terrestres, suppression des allégories. Place aux humains et particulièrement à toute forme de spiritisme, vaudou, hypnose et tous ces sujets très en vogue du temps des sociétés de spiritisme de Conan Doyle. Forcément, onze nouvelles sur vingt-cinq concernées par le psychisme, ça peut lasser. Surtout si elles n'apportent aucune originalité, semblent écrites à la va-vite, effleurent à peine leur sujet malgré leur intention louable d'explorer les mécanismes de la psyché humaine, la folie, la manipulation. De « Les visages de Julie » (« The Likeness of Julie », 1962) à « Jusqu'à ce que la mort nous sépare » (« Til Death Do Us Part », 1970), en passant par « La fille de mes rêves » (« Girl of my Dreams », 1963) et « Uniquement sur rendez-vous » (« By Appointment Only », 1970), les nouvelles sont expédiées, restent en surface, tout en superficialité, n'esquissent aucune réflexion comme pouvaient le faire « The Test » ou « Descent ». M. paranoïa a substitué un paranormal à ras-de-terre à ses inquiétudes sur le monde qui l'entoure ou sur l'avenir. Dorénavant, l'homme a décidé d'abandonner toute considération pour ses semblables ou son espèce et se préoccupe de son petit plaisir personnel (qu'il soit d'ordre financier ou sexuel), égratignant bien quelques camarades au passage, mais comme le lecteur ne suit tout cela que d'un œil distrait, sans partager la plupart du temps les angoisses des personnages, il s'en moque un peu. Certes, cette vision de la nature humaine n'est pas forcément négative ou pessimiste (regardons autour de nous), mais elle est ennuyeuse, racontée sans grande conviction, sans profondeur et, finalement, sans grand intérêt. Les mots s'enchaînent, les phrases se suivent pour...pas grand chose. Au mieux, un manuel de morale. En vrai, un bon somnifère.
Mute
Faut-il pour autant tout rejeter ? Non, bien sûr. J'ai déjà évoqué « Deus ex Machina » ou « Duel » dans de précédents billets, je n'y reviens donc pas. Je laisserai volontairement de côté des nouvelles comme « La multiplication des deniers » (« Interest », 1965) qui, alors qu'elle aurait pu s'inscrire dans une veine gothique intéressante (une jeune fille prête à épouser un homme, rencontre ses parents au cours d'un repas où planent secrets et menaces), laisse le lecteur sur sa faim, frustré par la brièveté (dix pages) et l'aspect brouillon de la chose : style lourd, fin hermétique. Laissons de côté également « Le langage des mains » (« Finger prints », 1962), dans laquelle une sourde-muette change de place avec le narrateur pour permettre à la femme chargée de veiller sur elle de coucher avec lui - le tout, dans un autocar (si, si, j'ai raconté toute l'histoire, là...). Restent alors dix nouvelles.
L'une d'elle confirme la règle de l'absence de monstres en en mettant un en scène : dans « Proie » (« Prey », 1969), Amelia achète un fétiche zuni pour l'anniversaire de son ami. La poupée se transforme en un tueur insatiable qu'il faudra combattre, au prix d'une transformation initiatique qui risque fort de coûter la vie à la mère envahissante de la jeune femme. Hélas, de nouveau, une fois cela dit, il ne reste plus grand-chose.
And Now I'm Waiting
En étant généreuse et en trichant un peu, six nouvelles permettent de ne pas totalement répudier les années 60 et 70 pour le côté « auteur de nouvelles » de Matheson. J'en évoquerai trois.
Deux d'entre elles injectent un peu de relief au motif de l'esprit : « Je suis là à attendre » (« And Now I'm Waiting », fin des années 50) et « Onde de choc » (« Shock Wave » ou « Crescendo », 1963). La symbiose d'un homme et de son medium d'expression (l'écriture et la puissance de l'imagination mais également la folie au détriment d'un focalisateur piégé dans une histoire contrôlée par son interlocuteur, la musique et la vie d'un orgue) conduit à deux catastrophes : ironique, dans un cas, tragique dans l'autre. L'ode à la musique, l'idée selon laquelle on peut transmettre ses émotions à son instrument (quiconque joue de la musique sait bien qu'il ne jouera pas le même morceau de la même façon selon son état d'esprit), lui faire prendre vie, prendre conscience de l'angoisse et de la peur d'être mis au rebut d'une société qui se débarrasse de son passé - cet hymne au pouvoir des notes se double d'une mise en valeur de la sensibilité et d'un transfert tout fantastique de l'homme à l'orgue. Une nouvelle « crescendo », en effet, dont l'intensité monte jusqu'à un final explosif.
« Mon royaume pour un verre d'eau » (« A Drink of Water », 1967) renoue avec l'insolite qui surgit parfois dans des nouvelles de Matheson : en sortant d'un cinéma, un homme assoiffé ne peut trouver un simple verre d'eau chez lui (coupure de l'eau etc.) et se trouve contraint de parcourir la ville en pleine nuit, comme si sa vie en dépendait. L'errance et la solitude sont de nouveau soulignées par une quête teintée d'absurde et une chute, facile, qui remet les événements en perspective.
Au final, les années 60 et 70, du côté des nouvelles, offrent un bilan très mitigé de ce que peut faire Matheson : le pire y côtoie le bon, le pénible s'invite dans l'original et l'auteur semble se parodier (mal) lui-même, comme si la réécriture allait donner le change. Heureusement, certains textes tirent leur épingle du jeu, alliant justesse, humour, insolite et prouvant au lecteur dubitatif que Matheson est encore capable de faire preuve de la fraîcheur et de la sensibilité au monde qui avaient tant marqué ses nouvelles des années 50 sans se laisser trop embarquer dans des considérations psychologisantes souvent fastidieuses.
[1] Les années 70 étant ici sept nouvelles en 1970, une en 1971 et une en 1972.
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