Kamo, c’est mon meilleur ami. Lui et moi on se connaît depuis toujours : faut dire, on était voisins à la crèche pendant que Mado-Magie (Marjorie Madeleine en vrai, mais tout le monde l’appelle Mado-Magie) agitait des hochets sous nos nez pour payer ses études. Kamo, il vit avec sa mère, Tatiana, d’origine russe et géorgienne. Elle parle une douzaine de langues, la mère de Kamo, parce que toute sa famille n’a cessé de fuir des pays au gré de l’Histoire (oui, l’Histoire avec un grand H). Alors, au cas où, ça peut servir, les langues. Kamo, lui, est bilingue : argot-français, français-argot, un héritage de son père, qu’est mort trop tôt à la clinique. Moi, je vis avec Pope et Moune, toujours prêts à me donner des conseils et à m’épauler. Enfin, y a des limites, comme dirait Pope. Par exemple, quand j’étais en sixième…Mais commençons par le début.
Notre première histoire, avec Kamo, c’est le CM2. L’année prochaine, c’est la sixième. Et tout le monde nous le rappelle, à nous et à nos parents. L’année prochaine, c’est du sérieux. Le problème, c'est l'adaptation. Alors Kamo a « l’idée du siècle » (des idées du siècle, il en avait dix fois par jour !) : pourquoi M. Margerelle, not’ Instit Bien Aimé, il nous préparerait pas à la sixième, lui ? Seulement voilà, en quelques semaines, il nous manque not’Instit Bien Aimé. Parce que depuis qu’il a accepté le jeu de Kamo, il a disparu : pas disparu genre il s’est fait kidnappé. Non. Il est là et il n’est pas là en même temps et même les sanglots du petit Malaussène n’y font rien (Le Petit, il a un an de moins que nous tous). Pour le cours d’anglais, il est M. Simon (à prononcer Saïmone en fait) et M. Arènes en prof de Maths, le préféré de Kamo. Et le pire, M. Crastaing, le prof de français ! Et c’est de lui que Pope, mon père, a une peur bleue. Même que quand j’étais en 6ème et que je ne rendais pas ma copie à temps (faut dire que ses sujets sont difficiles !), Crastaing voulait toujours une « petite conversation avec monsieur mon père ». C’est comme ça que tout a commencé. « Kamo et moi », on arrivait pas à la faire sa rédac (« vous vous réveillez un matin et vous constatez que vous êtes transformé en adulte. Affolé, vous vous précipitez dans la chambre de vos parents : ils sont redevenus des enfants. Racontez la suite »). Racontez, racontez, il en a de bonnes, lui ! « Et rappelez-vous que l’imagination, ce n’est pas le mensonge ». En trois jours, j’ai promis à Pope de la faire. Trois jours ! Quand je commence enfin, c’est là que je comprends : la rédac prend vie. C’est pour ça qu’il avait l’air bizarre le père du grand Lanthier l’autre jour dans la classe (Lanthier, c’est un copain. Il a toujours un frère, un cousin ou un oncle à qui il est arrivé des choses extraordinaires !). Une autre fois, Kamo a fait un pari avec sa mère (Tatiana, c’est la seule personne dont il ait peur) : si elle garde son travail trois mois, il a trois mois pour apprendre l’anglais. Kamo, l’anglais, c'est pas son truc. Alors « l’agence Babel » lui a filé une correspondante : Catherine Earnshaw, elle s’appelle. Elle écrit du XVIIIème siècle à propos d’un certain H, de Hindley et de tous ses malheurs. Et ça loupe pas, Kamo tombe amoureux d’elle ! D’une fille morte depuis deux cents ans ! C’est à cause d’elle qu’on roule sur ces bicyclettes en plein milieu de la nuit, à Paris (la sienne, c’était à Pope, une Tchèque d’avant-guerre, avec même les impacts des balles auxquelles son père à lui avait échappées pendant la guerre). Tout ça pour voir une adaptation des Hauts de Hurlevent, une énième adaptation qui l’énervera encore. Et puis, la voiture est arrivée : noire, les feux éteints. Et Kamo a volé. Tout ce qu’on peut faire, maintenant, c’est penser à lui pendant que Kamo fait son « évasion » avec son visage de cire sur les draps blancs.
Kamo et l'amour des mots
Les quatre courtes histoires de Kamo, écrites par Daniel Pennac et publiées par Gallimard Jeunesse (et Je Bouquine) entre 1992 et 1993, ont été regroupées en un seul volume en 2003. Si le personnage donne son nom à la série, il n’en est pas le narrateur, cette première personne dont le lecteur n’apprend jamais le nom. Et ce parti-pris donne leur force aux histoires : Kamo reste suffisamment mystérieux et imprévisible pour qu’on ne s’ennuie pas et le narrateur a souvent un contre-point adulte à travers les réflexions de ses parents qu’il ne comprend pas toujours. La présentation le dit bien, « Kamo, c’est le meilleur des amis, le copain dont tu rêves ». Outre son style, qui vise de façon flagrante les éventuels enfants lecteurs, cette phrase résume l’essentiel de la lecture. On ne cherche pas à être Kamo, on aime Kamo comme un copain, un petit ou un grand frère, un petit garçon culotté dont la franchise n’a d’égale que la spontanéité. Il est un peu dans la lune, Kamo, amoureux d’une héroïne de livre, incarnant à lui tout seul l’amour de la littérature que peuvent découvrir les enfants rêveurs. D’une indépendance rare aussi, ce gosse : cordon bleu, son père avait été cuisinier, parmi toutes les choses qu’il savait faire (« Même ça, il a su faire, murmurait Kamo, mourir, il a su »). Kamo, c’est la fraîcheur de l’enfance, des questions qu’on n’ose plus poser par la suite, alliée à la gravité du petit garçon qui a perdu son père trop tôt et qui grandit sous la surveillance d’une mère polyglotte, qu’il aime plus que tout. Ce sont des thèmes qu’on aborde pendant l’enfance, sans forcément en comprendre les implications : la sixième (ce cap dont tout le monde parle), la famille et l’absence de famille à travers la tragédie révélée de Crastaing dans Kamo et moi, à travers les conversations enthousiastes du narrateur et de ses parents, à travers l’histoire de famille de Kamo et de Tatiana, qui se confond si volontiers avec l’Histoire. Les Kamo ont ce petit truc en plus, l’écriture de Daniel Pennac d’une simplicité orale qui utilise pourtant toutes les méthodes de digression qu’offre l’écrit : des parenthèses aux phrases à rallonge, des mélanges de discours direct et indirect au sein des phrases aux longues interrogations du narrateur, ce sont toutes les ressources du français qui sont explorées pour raconter. Je n’emploie pas ce mot à la légère : raconter, rapporter un conte, parler. Ce narrateur dont j’ignore le nom, « toi », s’adresse à moi, lectrice (ça marche aussi pour les lecteurs, remarquez), avant les « 10 ans » recommandés par la quatrième de couverture, et, tout aussi fort, bien après. Je ris avec Kamo, je m’inquiète avec lui, je pleure pour lui. Si mon goût de la lecture s’était révélé avant les Kamo, il ne s’en est que renforcé avec eux, créant parfois une intertextualité incroyable : aimer Kamo, c’est aussi vouloir s’en rapprocher et quoi de mieux, pour cela, que de se tourner vers Wuthering Heights, les Hauts de Hurlevent (Emily Brontë), dans cette version originale que Kamo aime tant ?
Note : j’ai raconté les histoires dans un ordre chronologique qui n’est pas leur ordre de publication que voici :
Kamo, l’agence Babel
L’évasion de Kamo
Kamo et moi
Kamo, l’idée du siècle
Réactions
"C’est comme ça que tout a commencé. « Kamo et moi », on arrivait pas à la faire sa rédac (« vous vous réveillez un matin et vous constatez que vous êtes transformé en adulte. Affolé, vous vous précipitez dans la chambre de vos parents : ils sont redevenus des enfants. Racontez la suite »). Racontez, racontez, il en a de bonnes, lui ! « Et rappelez-vous que l’imagination, ce n’est pas le mensonge ». En trois jours, j’ai promis à Pope de la faire. Trois jours !"
Euh mais c'est l'histoire de Messieurs les enfants, ça !
Oui, tout à fait ! D'où ma confusion, chaque fois que je reprends ce Kamo, que j'ai pourtant lu avant Messieurs les enfants. 
Après, j'ai cherché un peu...ce n'est pas très clair mais Messieurs les enfants est daté au plus tôt de 1997 (et au plus tard de 1999) alors que mon Folio Junior m'indique 1992 pour la première édition de Kamo et moi. Je suppose que l'histoire lui a beaucoup plu et qu'il a voulu la développer et la peaufiner en lui donnant un cadre un peu moins rapide qu'un Kamo. (En fait, je n'en sais rien, c'est un mystère.)