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Le monde perdu (The Lost World) évoque aussitôt Jurassic Park, adapté du roman éponyme de Michael Crichton, et sa première suite. Mesdames et messieurs, bienvenue dans la machine à remonter le temps. Veuillez attacher vos ceintures et vous préparer à appréhender un monde inconnu, si proche et pourtant si lointain, un monde où les bouleversements scientifiques et ontologiques ont déteint sur toute une génération d'écrivains. Nous voici au début du XXème siècle, la première guerre mondiale n'a pas encore éclaté et le monde occidental est toujours en émoi après les publications de Darwin. Imaginez-vous dans un immense amphithéâtre, à l'occasion de conférences publiques où deux camps, deux visions de l'homme s'affrontent : l'homme tel que nous le connaissons, descend d'Adam et d'Eve, une image simple à se représenter puisqu'il y a peu de différences entre ces premiers hommes crées par Dieu et vos voisins ; et l'homme évolué, celui qui a pour ancêtre un être primitif et probablement le singe. Vos journaux publient régulièrement des caricatures d'un homme-singe, espèce à laquelle, bien sûr, vous ne pouvez appartenir.
Les images animales, les doutes qui transparaissent et tous ces débats se retrouvent dans les dernières publications littéraires, donnant la part belle au corps et à la difficulté de le représenter, à l'essence de l'homme comme ange ou primate. Dans toutes ces discussions se retrouve la quête du chaînon manquant entre le singe et l'homme.
Et voilà que le professeur Challenger, cet éminent zoologue, convoque une assemblée pour apporter les preuves qui manquent à la communauté scientifique : ce chaînon manquant, il l'a trouvé, quelque part en Amérique du Sud. Face au débat houleux qui s'installe, Challenger, sa mauvaise humeur habituelle et son humour pince-sans-rire proposent une expédition dans laquelle l'accompagneront son opposant, le professeur Summerlee, le jeune journaliste Edward Malone, narrateur par comptes-rendus interposés à son éditeur McArdle, Lord John Roxton, l'aventurier en vogue de l'époque, quelques indigènes locaux pour les aider sur place (qui disparaissent rapidement) et vous, bien sûr pendant que plane sur l'expédition l'ombre de Maple White, celui qui a rédigé la carte du plateau où vous vous rendez. Et qui n'en est jamais revenu.
Le professeur Challenger est moins connu que son illustre frère de papier, Sherlock Holmes. A la lecture du Monde Perdu (A. Conan Doyle, 1912), on découvre alors, par l'intermédiaire de la fiction scientifique, un bougon, d'une humeur souvent massacrante, méprisant tous les êtres à l'intelligence limitée : tout le monde, sauf lui. Un professeur dont l'absence de modestie n'a d'égale que son génie et son dévouement à ses recherches. Face à lui, les remarques acerbes et pleines d'humour du professeur Summerlee et l'ironie parfois flagrante du texte promettent de très bons moments de rire, arbitrés par les autres membres de l'équipe. La rédaction sous forme de comptes-rendus permet au lecteur de suivre le tout exactement comme il l'aurait fait, en tant que lecteur d'un journal de l'époque. Manque seulement le suspense dû à la fragmentation du récit, envoyé par Edward à son éditeur. mais que vous lisez d'un coup. Se plonger dans un récit d'anticipation qui s'inscrit également dans un contexte bien déterminé est un magnifique voyage à travers l'espace, le temps, l'imagination et la science, le connu et l'inconnu : des réunions publiques houleuses au journalisme de l'époque jusqu'aux hauts plateaux de l'Amazonie qui conservent un caractère primitif (végétation et population), vous voilà au cœur de l'investigation, du mystère et de l'aventure - un mélange détonant qui ne cesse de fasciner, presque un siècle après son écriture.
RéactionsAh la la, ce livre!
La scène avec les hommes-singes qui oscille entre horreur (ou terreur?
) avec les hommes jetés dans le vide (l'image des bambous/roseaux/autres est étrangement très présente dans mon esprit...Bouerk) et comique (la similitude entre l'homme-singe et le professeur...
) est l'une de mes préférées...Même si l'aventure, en général, m'a beaucoup plu, entre balbutiements scientifiques, arrogance géniale et, disons, jugements raciaux caractéristiques de l'époque...
Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre, si on tentait de faire une thèse sur, pourquoi pas, "Darwin dans l'oeuvre d'ACD"...
Allez, merci pour la critique, qui donne encore une fois envie de lire/relire/rerelire le livre!
Yop, c'est assez perturbant de répondre à Irène Adler...(référence obligée, cela dit ^^)
Horreur / terreur...good question (tellement bonne que je ne vais pas y répondre, trop compliqué
). Je dirais les deux mon capitaine. Certainement de la terreur pour les contemporains de Darwin qui avaient du mal à se voir en singe et qui devaient, face aux hommes-singes de Doyle, se voir confrontés à la plus grande angoisse de régression...
Peut-être plutôt horreur pour un lecteur complètement détaché de cette époque, qui a intégré Darwin et ne peut, au pire, qu'être effrayé par l'image fantastique suscitée.
Avec bien sûr l'ironie énorme de la ressemblance entre le professeur-génie et l'homme-singe régressif (c'est toujours mieux que le singe des caricatures de Punch cela dit, c'est le principe du chaînon manquant, être quand même une évolution par rapport au singe
). J'aime bien l'idée de jouer d'une peur réelle, de la fiction scientifique pour créer un bouquin pas mal fantastique et en même temps superbe témoignage des révolutions ontologiques de la deuxième moitié du XIXème anglais.
"Darwin dans l'oeuvre d'ACD", si ça n'a pas déjà été fait, ce serait la classe quand même (surtout fait par Irène A. ^^). Mais de manière générale, une étude comparative des images de la régression dans Challenger et dans Sherlock Holmes, ce devrait être assez zintéressant également.
(Yaplusqua)